Dernière mise à jour: 22/04/2022 09:44:18

Dans cette biographie de S.E. Mgr Henri Teissier, Archevêque Émérite d'Algérie depuis 2008, l'auteur, journaliste à La Croix, présente les entretiens tenus à la suite de ses fréquents séjours en Algérie et durant lesquels elle a recueilli le témoignage fidèle, limpide et équilibré d'un homme d'Église qui a émergé en chantre du dialogue islamo-chrétien et fin analyste de la présence de l'Église contemporaine en maison d'Islam. A travers un récit chronologique, l'auteur montre comment le parcours personnel de Mgr Teissier est intrinsèquement lié à l'évolution historique et politique de l'Algérie, pays auquel il porte un tel attachement qu’il en acquiert la nationalité dans les toutes premières années de l'indépendance et choisit d’en partager le destin. En filigrane se dessine le parcours existentiel d'une communauté religieuse : l'Église d'Algérie. L'ouvrage se décline en trois actes. Séminariste à ses premières armes, il découvre un pays nommé Algérie et s'y éprend. Alors qu'il est ordonné prêtre pour le diocèse d'Alger en 1955, éclate la guerre d'Algérie, premier acte d'une tragédie à venir qui se scellera certes par l'indépendance de la toute jeune république algérienne, mais n'en demeure pas moins un conflit sanglant avec son lot de drames personnels et collectifs: les victimes civiles, le départ forcé des français d'Algérie et l'Église locale assistant impuissante à l'hémorragie de sa communauté et la perte de son autorité officielle. Le deuxième acte s'ouvre alors que la toute jeune république algérienne commence à prendre ses marques: politiques de développement, industrialisation massive et orientation panarabe sont les premiers soubresauts d'une nation qui se cherche encore. Dès lors et devant la réduction drastique du nombre de ses fidèles, l'Église d'Algérie se voit contrainte de repenser sa mission dans le nouveau contexte social et politique et redéfinir sa vocation dans un pays en marche vers la redécouverte de ses traditions arabo-musulmanes. Fraîchement nommé Évêque pour le diocèse d'Oran, fonction qu'il remplira de 1972 à 1981, Mgr Teissier fait le choix de l'Algérie et d'une l'Église au service du peuple algérien à travers un engagement inlassable, passionné et discret, se traduisant par les nombreuses œuvres sociales qui soulagent le peuple algérien dans ses difficultés quotidiennes. La sombre décennie des années 90 constitue le troisième acte du drame algérien et restera le moment la plus éprouvant pour Mgr Teissier. A peine nommé Archevêque d’Alger, il est le témoin effaré des troubles d'octobre 1988 qui, hélas il le pressent, ne sont que les prémices d'une catastrophe à venir. Alors que l'Algérie bascule dans la violence intégriste, Mgr Teissier, malgré les menaces et les risques, refuse de quitter le pays. Solidaire du peuple algérien dont il n'a jamais douté de l'amitié et la sincérité, il réitère sa conviction que, dans la tragédie quotidienne, le sang des chrétiens et des musulmans n'en font qu'un : pour preuve le martyre commun et le destin tragique partagé entre Mgr Claverie et son chauffeur Mohamed. Se refusant de tomber dans la confusion du peuple algérien dans sa totalité avec les hordes extrémistes qui sèment la terreur et dont les premières victimes sont les civils algériens eux-mêmes, il plaide pour la réconciliation du peuple algérien et exhorte les différents partis à essayer la voie de la paix . A la racine de la vocation de Mgr. Teissier, une certitude: le peuple algérien est à même, à l'heure de l'épreuve, « de reconnaître, chez les chrétiens, cette humanité commune » qui fait que tous les hommes soient frères. D'où l'absolue nécessité de vivre la présence évangélique durant la crise, dans la tourmente et non après. Le peuple algérien reconnaîtra les siens. Car en définitive « l’Église n’a pas choisi d’être étrangère, mais algérienne » et vivre l'Algérie dans ses heures les plus tragiques n'est autre qu'une « certaine manière de mettre en relation » chaque bout de vie quotidienne aux épisodes de l'Évangile, « qui fait ressortir le sens spirituel de ce qui est vécu et transforme les situations en Parole et en appel de Dieu ». Un livre à lire pour comprendre comment, à travers la rencontre et par la présence, même discrète, même fragilisée, mais toujours passionnée, engagée, curieuse de l'altérité, riche d'amitié et mue par la préoccupation sincère pour le destin de l'Autre, l'Église porte témoignage et inspire respect et reconnaissance. Maria D’Agostino