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Religion et société

La pionnière des leaders musulmanes

Le Premier ministre pakistanais Benazir Bhutto

L’élection de Benazir Bhutto au Pakistan en 1988 a suscité le débat sur le leadership féminin dans les pays à majorité musulmane

Cet article a été publié dans Oasis 30. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 25/03/2021 16:33:57

En 1988, avec la victoire électorale de Benazir Bhutto au Pakistan, pour la première fois des temps modernes, une femme atteignait une position de leadership dans un pays musulman. Si la légitimité de son élection a été contestée par les milieux religieux conservateurs, des chercheuses ont essayé de montrer que le tabou du leadership féminin était lié à une interprétation machiste des textes sacrés de l’Islam.

 

En Occident, on a généralement l’impression que, dans les sociétés à majorité musulmane, les femmes sont traitées comme des citoyennes de seconde classe ayant moins de droits que les hommes. Pourtant, depuis 1988, neuf États à majorité musulmane ont eu des femmes chefs d’État ou de gouvernement. Maurice et Singapour, deux États à majorité non musulmane, ont élu une femme musulmane à la présidence. Le Bangladesh et le Sénégal ont tous deux eu deux femmes Premier ministre. Trois femmes musulmanes ont fait plus d’un mandat. La situation des dirigeantes politiques musulmanes est résumée dans le tableau ci-dessous.

Pays (avec l’astérisque, les pays à majorité non-musulmane)

Femmes leaders (et charge respective)

Période du mandat

Pakistan

Benazir Bhutto, Premier ministre

1988-1989 et 1993-1996

Bangladesh

Khaleda Zia, Premier ministre

1991-1996 et 2001-2006

Turquie

Tansu Çiller, Premier ministre

1993-1996

Bangladesh

Sheikh Hasina, Premier ministre

1996-2001 et 2009-

Sénégal

Mame Madior Boye, Premier ministre

2001-2002

Indonésie

Megawati Sukarnoputri, Présidente

2001-2004

Kyrgyzstan

Roza Otunbayeva, Présidente

2010-2011

Kosovo

Atifete Jahjaga, Présidente

2011-2016

Mali

Cissé Mariam Kaïdama Sidibé, Premier ministre

2011-2012

Chypre Nord

Sibel Siber, Premier ministre

Juin-Sept 2013

Sénégal

Aminata Touré, Premier ministre

2013-2014

Maurice*

Ameenah Gurib-Fakim, Présidente

2015-2018

Singapour*

Halima Yacob, Présidente

2017-

 

En outre, certains États à majorité musulmane ont eu ou ont des femmes à des postes de haut niveau, juste au-dessous du chef d’État ou du gouvernement ; la Malaisie a une femme comme Vice-Premier ministre, l’Iran et la Syrie ont des femmes Vice-Présidentes. L’Albanie a eu une femme ministre de la Défense. Au Parlement iranien, il y a actuellement plus de femmes que de clercs. En tête du monde arabe, la Tunisie où 33,7 % des membres du précédent Parlement étaient des femmes (un pourcentage supérieur à la moyenne des États membres de l’Union européenne) et où une femme est maire de Tunis. 47 % des conseillers municipaux tunisiens sont également des femmes. Actuellement, le Sénégal est le onzième pays au monde pour son pourcentage de femmes au Parlement et le premier de ceux à majorité musulmane[1]. À ce jour, 59 États au monde ont eu des femmes à leur tête.

 

D’une part, le statut de la femme varie en fonction des différents contextes islamiques et fait l’objet d’une discussion parmi les chercheurs et les militants des droits humains qui appellent à une réforme dans ce domaine. Le débat est souvent centré sur la disparité juridique entre les hommes et les femmes en matière de divorce, d’héritage et de respect des codes vestimentaires. Par exemple, en Arabie Saoudite, les femmes n’ont été autorisées à conduire qu’en 2018. D’autre part, malgré l’opposition de certains musulmans, les femmes musulmanes ont obtenu des résultats extraordinaires en matière de leadership politique, tandis que les États-Unis, la Chine et la Fédération russe, trois des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, font toujours partie des pays qui doivent encore élire ou nommer une femme chef du gouvernement ou chef d’État.

 

En 1988, avec la victoire électorale de Benazir Bhutto au Pakistan, pour la première fois des temps modernes, une femme musulmane a atteint une position politique de leadership. Ceux qui ont contesté sa nomination comme Premier ministre se sont référés à plusieurs versets coraniques et hadîths (dits de Muhammad), ainsi qu’à des opinions traditionnelles sur les femmes, pour tenter de l’empêcher d’occuper ce poste et, par la suite, de la destituer. Comme d’autres femmes musulmanes ont remporté des élections ou obtenu des fonctions politiques après 1988, il est devenu de plus en plus difficile pour les opposants de contester leur rôle de leaders.

 

L’élection de Bhutto a également donné un nouvel élan au travail des chercheuses musulmanes féministes qui remettent en question les interprétations androcentriques de l’Islam. Parmi elles, Fatima Mernissi (1940-2015) s’est mise à interroger l’histoire pour découvrir que, quel que soit leur titre, un nombre étonnamment important de femmes musulmanes avaient exercé le pouvoir politique à l’époque prémoderne. La sociologue marocaine a également beaucoup fait pour saper l’opposition des hommes au leadership féminin, en réexaminant de manière critique l’authenticité de certaines des traditions qu’ils invoquent, tandis qu’Amina Wadud a passé en revue les versets coraniques que les hommes citent généralement pour trancher le débat. Leila Ahmad a utilisé la méthode de l’analyse historique pour affirmer que la tendance réformiste initiale de l’Islam avait été contrée par le retour du privilège masculin pendant l’expansion militaire du premier califat.

 

À partir de l’élection de Bhutto en 1988 et des circonstances qui l’ont déterminée, nous examinerons le débat sur la question du pouvoir féminin dans l’Islam, soulevé par cet événement fondamental, en nous référant particulièrement aux contributions de Mernissi, Wadud et Ahmed. Ce sont ces femmes musulmanes qui ont remis en question l’affirmation de certains selon laquelle le « féminisme islamique » serait une contradiction dans les termes, un oxymore. Alors que certaines femmes écrivains qui traitent de l’Islam ne s’identifient plus comme musulmanes, affirmant que l’Islam est fondamentalement antiféministe, ces chercheuses travaillent de l’intérieur pour réinterpréter une tradition dans laquelle les rôles de gouvernement ont été dominés par les hommes. Bhutto elle-même mérite davantage d’attention qu’elle n’en a reçu comme penseur musulman. Un livre récent sur les grands penseurs politiques musulmans, dirigé par deux éminents chercheurs de l’Islam, parle de dix hommes[2]. On peut toutefois affirmer que les écrits et les discours de Bhutto lui valent d’être incluse, en tant que femme, parmi ceux qui ont contribué à la pensée politique de l’Islam.

 

La fin d’un tabou

 

Benazir Bhutto est née à Karachi, au Pakistan, le 21 juin 1953. Son père, Sulfikar Ali Bhutto, leader du Parti Populaire Pakistanais (PPP), fut président de l’État asiatique de 1971 à 1973 et Premier ministre de 1973 à 1977. À l’âge de seize ans, Benazir commençe à étudier au Radcliff College de Harvard, où elle obtint un diplôme d’études politiques comparées en 1973. Elle s’installe la même année à Oxford où elle obtient un second diplôme en Philosophie, politique et économie du Lady Margaret Hall, en 1977. Elle fut la première femme asiatique à occuper le poste de présidente de l’Oxford Union et, comme beaucoup d’anciens présidents de cette organisation, elle devait ensuite assumer des charges politiques importantes. Immédiatement après son retour au Pakistan, le général Zia-ul-Haq destitue son père lors d’un coup d’État militaire et le fait exécuter. Au fil des ans, Benazir fut plusieurs fois arrêtée, puis emprisonnée en 1981, après que ses frères avaient lancé l’opposition armée. Libérée en 1984, elle quitta le Pakistan, s’exilant volontairement à Londres. La politique d’islamisation mise en œuvre par Zia garantit à ce dernier le soutien de partis islamistes comme la Jamaat-e-Islami et de son leader Abul A‘la Mawdudi (1903-1979), qui avait des positions très conservatrices sur le rôle de la femme dans l’Islam. Souvent défini comme le père du fondamentalisme islamique, en réalité, Mawdudi avait soutenu en 1965 la candidature à la présidence de Fatima Jinnah contre Ayub Khan, qu’il détestait. En outre, Mawdudi fut rapidement déçu de Zia, qui continuait de reporter les élections promises.

 

En 1986, année où Zia abolit la loi martiale, Benazir rentra au Pakistan. Lorsqu’en 1988 les élections furent enfin convoquées, Benazir guida le PPP vers ce qui s’avèrera être une campagne réussie axée sur un programme de réforme économique. Zia mourut dans un accident d’avion le 17 août 1988. Le 18 novembre, lorsque les élections eurent lieu avec un retard de deux mois, le PPP remporta la majorité des sièges, 94 contre 56 pour la coalition islamiste. Benazir aurait dû être aussitôt invitée par le président Ghulam Ishaq Khan à former un gouvernement mais, à cause des objections soulevées à l’idée d’avoir une femme Premier ministre, tout fut reporté au 2 décembre. Au cours de la campagne, les adversaires de Benazir avaient diffusé comme preuve de sa conduite non islamique une photo sur laquelle elle dansait dans un nightclub lors d’un voyage à Paris, et ils avaient soutenu que l’Islam interdisait aux femmes d’exercer le leadership politique.

 

Le 7 février 1989, le Conseil des oulémas du Pakistan invita les citoyens à refuser la nomination de Benazir comme Premier ministre, parce qu’elle était anti-islamique, citant un hadîth tiré du recueil de al-Bukhârî : « Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne prospèrera jamais »[3]. Toutefois, les savants chiites présents déclarèrent ne pas être opposés au gouvernement des femmes[4]. Les oulémas citèrent aussi Cor. 4,34, affirmant que les hommes sont responsables des femmes, et demandèrent au Conseil suprême de la charia de déclarer nulle l’élection de Benazir. Le hadîth cité précédemment, comme Cor. 4,34, sont souvent utilisés pour justifier la position selon laquelle une femme musulmane ne peut occuper de haute charge politique. Certains soutiennent également que l’Islam ne permet pas aux hommes et aux femmes de se réunir ensemble, ce qui, dans la pratique, rend impossible pour les femmes de présider les rencontres auxquelles participent les hommes et de guider leur prière.

 

Dans son livre sur le Purdah (la réclusion des femmes, NdlR), Mawdudi affirme que les femmes sont émotionnellement inadéquates à ce type de position puisque, étant sujettes à des périodes d’instabilité pendant leurs règles, elles pourraient prendre des décisions irrationnelles et dangereuses[5]. Un argument similaire a été utilisé en Arabie Saoudite afin de justifier l’interdiction de conduire pour les femmes. Les musulmans conservateurs soutiennent que les hommes et les femmes sont biologiquement portés à accomplir des tâches différentes et que diriger un État est l’une des tâches que la nature a assignées aux hommes. Parmi les critères classiques pour pouvoir devenir calife, il fallait être un homme. Dans cette perspective, en n’impliquant pas les femmes dans les tâches des hommes, l’Islam les honore et les respecte, tandis que le monde occidental aurait compromis les distinctions naturelles entre les genres.

 

Mais après neuf jours de discussion, la Cour a décidé, à une majorité de quatre personnes contre deux voix opposées et une abstention, que Benazir pouvait rester en fonction. Elle était cependant soumise aux décisions du Président, un homme qui avait le pouvoir de la révoquer[6]. Dans leur discussion, les juges déclassèrent le hadîth précédemment cité de sain à faible, même si, historiquement, tous les hadîths du recueil de Bukhârî étaient considérés comme authentiques[7].

 

Une lecture féminine de la tradition

 

Mernissi a examiné cette tradition en détail, développant la science de la critique des hadîths tout en utilisant certains des critères les plus anciens pour en évaluer l’authenticité. Le hadîth en question semble être apparu après que ‘Â’isha, l’une des veuves de Muhammad, avait guidé la rébellion de 656 contre ‘Alî, le quatrième calife. Son narrateur, Abû Bakra, avait rappelé cet événement, de manière opportuniste, 25 ans après la mort de Muhammad, en le liant à la circonstance dans laquelle le Prophète avait entendu dire qu’une femme était arrivée au pouvoir en Iran[8]. Mernissi attribue ce hadîth misogyne, ainsi que d’autres, à leurs narrateurs plutôt qu’à Muhammad qu’elle considère comme un féministe. D’autres narrateurs méprisaient aussi ‘Â’isha et souhaitaient saper son leadership. Son rôle dans la révolte fut utilisé pour soutenir la thèse selon laquelle les femmes leaders se révèleraient problématiques et socialement perturbatrices. ‘Â’isha elle-même a contredit leurs récits dans des hadîths qu’elle a rapportés et qui ont été recueillis par le grand savant al-Zarkashî (m. 1392) dans sa Réplique au Compte-rendu sur les corrections apportées par ‘Â’isha aux récits des compagnons, qui fut oubliée jusqu’à ce qu’elle soit redécouverte au XIXe siècle[9]. Mernissi trouva en outre les preuves du fait qu’Abû Bakra et au moins un autre narrateur de hadîths misogynes n’étaient pas totalement fiables. En effet, Abû Bakra avait été fouetté pour avoir donné un faux témoignage, ce qui, selon les critères classiques d’authentification des hadîths, aurait dû le disqualifier en tant que transmetteur[10].

 

Dans ses travaux, Wadud a analysé en profondeur le verset coranique 4,34, souvent cité pour trancher la discussion sur le leadership des femmes musulmanes, mais aussi utilisé par certains hommes musulmans pour justifier la possibilité de corriger leurs femmes en les battant. En particulier, Wadud conteste la manière dont les exégètes ont utilisé deux termes coraniques pour soutenir la soumission des femmes, notamment daraja e faddala. Daraja (littéralement « grade ») se réfère au fait que Dieu élève certaines personnes au-dessus des autres, par exemple les hommes au-dessus des femmes, comme le suggère Cor. 2,228. Toutefois, selon l’interprétation de Wadud, ce verset se réfère à la façon dont l’acquisition de la connaissance et l’accomplissement des actions peuvent porter les femmes comme les hommes à être « élevés en grade »[11]. Faddala (a préféré) est le mot qui est utilisé dans 4,34 pour justifier la tutelle des hommes sur les femmes, mais Wadud le renvoie aux responsabilités que les hommes doivent assumer envers leurs épouses pendant la grossesse et l’éducation des enfants, compensant la distribution inégale des tâches qui, dans ce cas-ci, sont biologiquement déterminées[12]. Pour Mawdudi, en revanche, faddala signifie que les femmes sont inférieures aux hommes, qui gèrent par conséquent les affaires de celles-ci[13]. Wadud conteste aussi l’interprétation de daraba comme « frapper », indiquant d’autres significations lexicales, dont « donner l’exemple » ou « partir... en voyage »[14].

 

Bien que les musulmans conservateurs aient continué de contester son leadership, Benazir occupa la fonction de Premier ministre jusqu’au 6 août 1990, lorsque le président, l’accusant de corruption et arguant de la nécessité d’une intervention pour assurer l’ordre public, la démit de ses fonctions. Toutefois, aux élections générales d’octobre 1993, le PPP remporta à nouveau la majorité des sièges et Benazir devint Premier ministre pour un second mandat. Le 4 novembre 1996, elle fut destituée une seconde fois par le président, Farooq Leghari qui, comme l’avait fait son prédécesseur, l’accusa de corruption. Par la suite, un tribunal la déclara coupable par contumace, mais la condamnation fut ensuite annulée. Benazir s’exila après le coup d’État de Pervez Musharraf en 1999. L’exclusion d’anciens Premiers ministres ayant déjà effectué un second mandat sembla mettre fin à sa carrière politique. Pourtant, Benazir négocia avec Musharraf un accord sur la base duquel le PPP cessait de s’opposer à la candidature du Président pour un troisième mandat, si on laissait tomber les accusations contre Bhutto, lui permettant de retourner au Pakistan à temps pour la campagne électorale de 2008. Le 27 décembre 2007, lors d’un rassemblement à Rawalpindi, un tueur à gages ouvrit le feu et une bombe explosa, la tuant avec plus de vingt autres personnes, et en blessant une centaine d’autres. Le PPP remporta les élections.

 

Une pensée politique progressiste

 

Plutôt que d’analyser les réussites et les échecs politiques de Benazir, il est plus utile d’examiner sa pensée sur l’Islam et sur le rôle des femmes. Benazir se définissait comme une femme musulmane. Elle était d’avis que l’Islam ne considérait pas les femmes comme inférieures aux hommes ni ne leur interdisait le pouvoir politique. Elle trouvait ces positions réactionnaires et préférait ce qu’elle appelait des interprétations progressistes. L’Islam, disait-elle, offre aux femmes justice et égalité, tandis que les fanatiques et les dictateurs dénaturent l’Islam[15]. Benazir a défendu le rôle de la démocratie dans les sociétés musulmanes. Pour elle, les musulmans qui imaginent l’existence d’un conflit de valeurs entre l’Islam et l’Occident font cela parce qu’ils veulent fomenter un affrontement violent avec ce dernier, alors que la tolérance, l’égalité, la justice, le pluralisme et la réconciliation sont des principes islamiques fondamentaux. Muhammad avait codifié les droits des femmes et considérait les hommes et les femmes comme égaux à l’intérieur de la société. Les experts religieux musulmans, avec leurs interprétations, tentent d’interférer dans la relation entre les croyants et Dieu. À la différence du Christianisme, l’Islam n’accuse pas la femme d’avoir introduit le péché dans les vicissitudes humaines.

 

Toutefois, Benazir aurait pu ajouter que les hommes musulmans ont accusé une femme, ‘Â’isha, de ce qu’ils appellent la première fitna (révolte ou acte de rébellion) et, depuis, ils y ont associé les femmes en général. Elle citait des versets coraniques, comme 9,7 et 31,8 qui, selon elle, affirment l’égalité des hommes et des femmes aux yeux de Dieu. Aux interprétations « littérales », elle préférait celles qu’elle définissait comme des interprétations « conceptuelles ». Les littéralistes, par exemple, insistent sur l’amputation de la main comme sanction pour le voleur (Cor. 5,38-39). Un interprète conceptuel, en revanche, aurait recours à un moyen dissuasif, mais laisserait intacte la main du voleur[16]. Les musulmans progressistes considèrent le processus d’interprétation comme dynamique, plutôt que statique. Les interprètes devraient être guidés par les grands thèmes du Coran, non par des intérêts limités. Les épouses de Muhammad et d’autres femmes musulmanes de la première période sont d’importants modèles de référence qui ont toujours exprimé leurs propres idées. Les hommes, affirme Benazir, et non l’Islam, sont opposés au pouvoir féminin. Benazir a commenté presque tous les versets coraniques qui concernent particulièrement les femmes.

 

Il existe de nombreux points communs entre les idées de Benazir sur l’Islam et sur les femmes et les écrits de certaines chercheuses musulmanes féministes. Son idée, selon laquelle les interprètes doivent être guidés par les grands thèmes du Coran, coïncide avec l’accent que met Leila Ahmed sur l’esprit égalitaire du Coran, notamment quand la lettre semble dire autre chose. Si les femmes occupaient des fonctions influentes et même centrales dans les premiers temps où furent rassemblés les hadîths, lorsque les textes de l’Islam faisant autorité furent compilés, à l’époque abbasside, l’attitude des hommes à l’égard des femmes avait changé. Elle attribue cette transformation à la militarisation du califat et à la disponibilité de concubines capturées au cours des conquêtes, ce qui brouilla la distinction entre « femme » et « objet sexuel », bien que les femmes de l’élite, qui étaient recluses, fussent traitées différemment. Les femmes cessèrent d’élaborer des textes et les positions androcentriques furent intégrées dans la tradition interprétative.

 

Au lieu de tirer les conséquences de la logique réformatrice du Coran concernant les questions de genre, les hommes ont inscrit la supériorité masculine à l’intérieur de normes sociales et juridiques[17]. Jerusha Tanner Lamptey, une musulmane qui enseigne dans un séminaire chrétien et qui se définit comme théologienne musulmane, voit dans le Coran une invitation à déstabiliser les normes sociales, en travaillant pour la libération et l’égalité[18]. Le réformateur soudanais M. M. Taha (m. 1985) considérait les versets éthiques généraux de la période mecquoise de la vie de Muhammad, où les hommes et les femmes ne sont jamais traités de manière différente, comme étant l’idéal de Dieu. Les versets médinois, fruit d’un compromis pragmatique avec la nature humaine, représenteraient une régression plutôt qu’un progrès. L’objectif est de revenir au message mecquois. Selon lui, le voile, l’épée, l’esclavage ou la polygamie n’appartenaient pas au message originel de l’Islam. Les différences que l’on rencontre dans certains contextes musulmans au sujet du divorce, de l’héritage et du témoignage devraient être remplacées par des pratiques qui appliquent l’esprit de la période mecquoise[19].

 

Sur les traces de Benazir

 

À la suite du premier mandat de Benazir, Khaleda Zia, leader du Parti Nationaliste Bangladais (BJD), fut élue Premier ministre du Bangladesh, pays où une femme était également à la tête du principal parti d’opposition, l’Awami League. Fondé comme parti islamique, le BJD a été soutenu par différents partis islamistes, dont la Jamaat-e-Islami. Ici, l’adjectif « islamique » plutôt qu’« islamiste » indique que le parti considère les valeurs islamiques comme partie intégrante de l’identité nationale et des politiques qu’il poursuit, mais n’invoque pas la charia. Le fondateur du parti, Zia-ur-Rahman, a toutefois supprimé des principes contenus dans la Constitution le concept de « laïcité », qui fut ensuite réintégré par le gouvernement de l’Awami League (XVe amendement constitutionnel de 2011)[20]. Au Bangladesh, des conservateurs se sont opposés à l’élection de Khaleda pour les mêmes raisons que celles avancées au Pakistan par les adversaires de Benazir et en particulier par certains membres de la Jamaat-e-Islami. Quand les musulmans bangladais ont voté pour elle, ils savaient que son parti était orienté religieusement et allié avec des partis nettement islamistes, mais ils ne voyaient évidemment aucun obstacle religieux à soutenir une femme au pouvoir. La Jamaat a obtenu trois sièges dans le gouvernement de Khaleda. Sheikh Hasina, l’actuelle femme Premier ministre du Bangladesh, la seconde dans l’histoire du pays, est à la tête d’un parti laïc mais elle affirme que ses politiques s’inspirent de la Charte de Médine de Muhammad qui, selon elle, soutient le pluralisme et garantit l’égalité des droits aux musulmans et aux non-musulmans[21]. Son gouvernement est soutenu par deux partis d’inspiration soufie et un troisième a coorganisé une pétition qui a abouti à la suppression de la Jamaat du registre des partis politiques[22].

 

Megawati Sukarnoputri est devenue Présidente de l’Indonésie en 2001, après avoir été Vice-présidente sous Abdurrahman Wahid, considéré par ses partisans comme un saint soufi vivant. Son parti était lié à l’organisation islamique la plus grande au monde, la Nahdlatul Ulama, et elle nommera ensuite à la vice-présidence un musulman conservateur qui avait été son adversaire aux élections présidentielles. À cette occasion, la majorité a voté en faveur d’une femme musulmane, la choisissant comme chef d’État et la préférant à un musulman conservateur qui, au moins à l’époque, s’opposait au leadership féminin.

 

En Turquie, Tansu Çiller a passé un accord avec un parti religieux et elle a été pendant un an Vice-premier ministre dans un gouvernement de coalition après avoir été Premier ministre. Ce qui a été exposé jusqu’ici suggère que, si certains musulmans continuent d’être opposés au leadership féminin, cela ne représente pas un problème pour beaucoup d’autres qui ont voté pour des femmes. Un grand nombre d’entre elles ont également été élues à l’intérieur d’organes politiques locaux et nationaux : la Tunisie, où de nombreuses femmes sont membres du principal parti religieux, en est un exemple flagrant. Il ne fait aucun doute que c’est l’élection de Benazir en 1988 qui a ouvert la voie aux femmes musulmanes qui ont, depuis, assumé des rôles de leadership. En 2015, lorsqu’en Arabie Saoudite, il leur a été permis pour la première fois de se présenter aux élections municipales, les femmes ont obtenu dix-sept sièges. Peu après l’assassinat de Benazir, un article publié dans Arab News invitait les saoudiennes à connaître son héritage et sa pensée et à se lancer dans la politique[23].

 

Toutefois, quand Benazir fut élue en 1988, les médias déclarèrent que, pour la première fois, une femme musulmane devenait un leader politique au moment précis où les critiques musulmans affirmaient haut et fort que c’était anti-islamique et contre nature. Tout ceci a poussé Mernissi à chercher à comprendre si l’affirmation selon laquelle aucune femme musulmane n’avait gouverné de 623 à 1988 était réellement vraie et, dans les pages oubliées et « jaunies de vieux livres », elle a découvert une autre histoire[24]. Même si peu de gens le savent et si l’on n’en parle pas, les femmes ont gouverné, notamment à l’époque prémoderne. Les hommes n’ont pas eu le monopole de l’autorité et du pouvoir dans les sociétés musulmanes. L’étude de Mernissi a identifié beaucoup des souveraines oubliées de l’Islam, même si leurs titres effectifs pouvaient varier. Parmi les chapitres de ce livre dont le titre est bien choisi (Sultanes oubliées : Femmes chefs d’État en Islam), il y en a un concernant « Quinze reines » et un autre sur la « Dynastie chiite du Yémen ». Toutefois, même ce compte-rendu n’est pas totalement exhaustif. Les femmes ont également gouverné l’État indien de Bhopal entre 1819 et 1926, tandis que les épouses et les mères des gouvernants ottomans nominaux ont exercé le pouvoir effectif de 1533 à 1656. Il n’existe pas de preuves que, là où gouvernent des femmes musulmanes, la population devienne moins pieuse ni que le soleil cesse de briller. Alors qu’il y a des États musulmans où il continue d’être impensable qu’une femme exerce le pouvoir politique, dans d’autres, le voile qui séparait auparavant les femmes de la vie publique commence à être soulevé.

 

Tous droits réservés

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité des auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis


[1] Women in National Parliaments, Inter-Parliamentary Union, 01/02/2019.
[2] John L. Esposito et Emad El-Din Shahin, Key Islamic Political Thinkers, Oxford University Press, New York 2018.
[3] Sahîh al-Bukhârî, Kitâb al-fitan, bâb 18, n. 7099, Dâr al-Sâdir, Bayrût s.d.
[4] Rafiq Zakaria, Women and Politics in Islam: The trial of Benazir, New Horizons, New York 1990, p. 13.
[5] Abul A‘la Maududi, Purdah and the Status of Women in Islam, Islamic Publications, Lahore 19722, pp. 119-120 : Les femmes sont « tendres et souples », les hommes sont « résistants et rigides » ; « L’état mental et physique des femmes devient instable » une fois par mois.
[6] Mona Lena Krook, Quotas for Women in Politics: Gender and Candidate Selection Reform Worldwide, Oxford University Press, Oxford 2009, p. 70.
[7] Ibid.
[8] Fatima Mernissi, The veil and the male elite: a feminist interpretation of women’s rights in Islam, Basic Books, New York 1991, p. 49.
[9] Badr al-Dîn al-Zarkashî, Al-Ijâba li-Ȋrâd mâ istadrakat-hu ‘Â’isha ‘alâ al-sahâba, édition sous la direction de Sa‘îd al-Afghânî, al-Maktab al-Islâmî, Bayrût, 19702.
[10] Fatima Mernissi, The veil, p. 61.
[11]Amina Wadud, Qur’an and Woman: Rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective, Oxford University Press, Oxford 1999, pp. 68-69.
[12] Ivi, p. 73.
[13] Ivi, p. 71.
[14] Ivi, p. 76.
[15] Benazir Bhutto, Reconciliation. Islam, Democracy and the West, Harper, New York 2008, p. 19.
[16] Benazir Bhutto, Politics and the Muslim Woman, in Charles Kurzman (sous la direction de) Liberal Islam: a sourcebook, Oxford University Press, New York 1998, pp. 107-111.
[17] Leila Ahmed, Women and Gender in Islam: Historical Roots of a Theological Debate, Yale University Press, New Haven (CT) 1992.
[18] Jerusha Tanner Lamptey, Divine words, female voices: Muslima explorations in comparative feminist theology, Oxford University Press, Oxford 2018, p. 154.
[19] Mahmoud Mohammed Taha, The Second Message of Islam, Syracuse University Press, Syracuse (NY) 1987.
[20] Cet amendement a également relevé de 45 à 50 le nombre des sièges réservés aux femmes au Parlement.
[21] Voir Clinton Bennett, Sufis as Shapers of Pluralist Political Culture: The Examples of Bangladesh and Indonesia, in Clinton Bennett, Sarwar Alam (dir.), Sufism, Pluralism and Democracy, Equinox, Sheffield 2017, p. 135.
[22] Verdict de la Cour suprême, 01/08/2013.
[23] Maha al-Hujailan, Benazir Bhutto. A role model for all Muslim women, « Arab News », 11 janvier 2008 (dernier accès 19/05/2018): http://www.arabnews.com/node/307600
[24] Fatima Mernissi, Sultanes oubliées : Femmes chef d’État en Islam, Albin Michel, Paris 1990.
 
 

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Clinton Bennet, « La pionnière des leaders musulmanes », Oasis, année XV, n. 30, décembre 2019, pp. 89-99.

 

Référence électronique:

Clinton Bennet, « La pionnière des leaders musulmanes », Oasis [En ligne], mis en ligne le 14 janvier 2020, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/benazir-bhutto-leadership-feminin-pakistan