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Islam

Les dits du Prophète et les fortunes du salafisme

Le prophète Mahomet résout un conflit sur la Pierre Noire [Rashid al-Din - Wikimedia Commons]

En dépit de tendances et évaluations différentes, les hadîths conservent, même dans l’Islam contemporain, un rôle de premier plan

Cet article a été publié dans Oasis 23. Lisez le sommaire

Dernière mise à jour: 03/06/2019 16:42:12

En dépit de tendances et évaluations différentes, les hadîths conservent, même dans l’Islam contemporain, un rôle de premier plan. Les épisodes les plus célèbres de la vie de Mahomet jouissent d’une réputation comparable à celle de certains passages coraniques, et sont cités et utilisés dans tous les domaines. Leur connaissance continue de jouer un rôle de premier plan dans la définition de l’identité du musulman.

 

 

À côté du Coran, l’Islam sunnite réserve un rôle particulier au témoignage de ce que le Prophète a fait et a dit. Il s’agit de ce que l’on appelle les hadîths, un mot arabe qui signifie « récit » ou « histoire » et qui s’affirma au cours des premiers siècles de l’Islam comme un terme technique pour désigner les traditions qui rapportaient des dits et faits du Prophète. L’ensemble des dits de Mahomet constitue ce que l’on appelle la Sunna, autre terme arabe qui signifie « coutume » ou « conduite », d’où le concept de « sunnites », qui dérive précisément du statut réservé à la Sunna de Mahomet comme modèle inspirateur des croyants.

 

 

L’origine, l’authenticité et la diffusion des hadîths (pluriel ahâdîth) fait l’objet de différentes évaluations de la part des musulmans tout comme des experts occidentaux. Ils partent toutefois d’une donnée initiale commune, à savoir l’absence de témoignages contemporains de l’époque de Mahomet (570-632) et les difficultés à s’orienter dans une littérature immense qui recueille les traditions prophétiques en un nombre consistant seulement à partir de la fin du IIe siècle de l’Hégire (800 environ), c’est-à-dire près de deux siècles après la mort de Mahomet. Cette distance temporelle et l’absence d’œuvres conservées qui remontent aux premières générations musulmanes ont généré des discussions et considérations variées sur la possibilité d’accepter ces données et sur leur historicité, et surtout sur les raisons pour lesquelles les paroles attribuées à Mahomet, à côté de la parole coranique, ont assumé un rôle aussi important dans la construction de la tradition islamique au sens large.

 

 

 

 

 

Le souvenir du prophète

 

 

La première raison de l’origine et du développement des hadîths réside dans le rôle même du Prophète Mahomet, guide religieux et politique constamment évoqué dans toute question qui concerne la communauté. La culture du souvenir du fondateur par l’enregistrement de logia et de paroles qu’on lui attribue n’est pas un cas propre à l’Islam, mais la réalité en mutation rapide de l’empire musulman naissant, avec toutes les sollicitations qu’elle entrainait, fit du souvenir de Mahomet, dès les premières générations, un aspect caractérisant de l’être musulman. Ce souvenir se fonda, presque certainement, essentiellement sur les témoignages de ceux qui avaient assisté à ses démarches et les avait transmises, perpétuant ainsi la renommée des gestes et des actes du Prophète fondateur. Ceux qui s’engagèrent le plus dans cette direction ne furent pas nécessairement les personnages historiques les plus significatifs qui vécurent aux côtés de Mahomet, mais ceux qui étaient le plus intéressés, des dizaines d’années après sa mort, à en préserver la mémoire et à la transmettre à d’autres : ils développèrent très rapidement une attention particulière à la transmission des signes de son autorité religieuse en une époque qui voyait la communauté occupée par les conquêtes, tandis que califes et autorités politiques (entre la dynastie omeyyade, 661-750, et les débuts de la dynastie abbaside, 750 et s.) étaient généralement peu intéressés aux questions strictement religieuses, à moins qu’elles ne regardassent directement l’exercice de leur pouvoir.

 

 

 

 

 

L’oralité de la tradition

 

 

La circulation et la transmission de la mémoire de Mahomet survinrent dans les premières phases certainement par voie orale, tout comme pour apprendre le Coran on privilégiait la méthode mnémonique. Des facteurs multiples intervenaient : le coût du parchemin, la graphie arabe défective ou peu claire, et aussi des habitudes pré-islamiques. Ce fut probablement la proximité du souvenir du Prophète qui rendit dans un premier temps superflue la transcription des paroles et des actes d’une figure qui vécut longtemps dans la mémoire de ses nombreux compagnons et de ceux qui les suivirent, ceux que l’on appelle les Successeurs.

 

 

Certains travaux soulignent qu’une première phase de diffusion écrite ne se produisit qu’au VIIIe siècle, lorsque firent leur apparition les premières figures d’experts dans la connaissance des dits de Mahomet et que, autour d’elles, des groupes d’élèves commencèrent à recueillir des notes et à réaliser des recueils de traditions et de dits selon ce qu’avaient enseigné ces figures éminentes. Tout cela se fit sur des bases régionales, de la péninsule arabe aux premiers centres touchés par l’expansion musulmane en Afrique du Nord, Iran et Asie centrale, où, avec les armées de la conquête se déplaçaient également des personnalités connues pour leur connaissance du Coran et de la vie de Mahomet. Au cours du VIIIe siècle, et avec le passage aux générations successives, ces premières pratiques d’écriture conduisirent progressivement à la réalisation des premiers recueils de ce que l’on se transmettait sur Mahomet.

 

 

Au cours des premiers siècles, la culture du souvenir du Prophète à traves la préservation fidèle de ses paroles n’était pas d’une nature uniquement spirituelle, mais répondait aussi à des logiques de nature politique et servait à déterminer les confins de l’autorité religieuse. La connaissance des hadîths, outre celle du Coran et de la tradition interprétative, devint bien rapidement en effet le critère pour évaluer la connaissance religieuse de ceux qui ambitionnaient la charge de juges ou d’autres fonctions auprès de la cour du Calife. Dans le même temps on vit s’affirmer rapidement un rôle particulier pour ceux qui détenaient ce savoir (‘ilm) religieux, en un processus qui allait porter à l’émergence de la catégorie des oulémas (‘ulamâ’), ouvrant la voie à cette union particulière entre la culture de la tradition prophétique et les figures qui incarnent ce savoir, d’une manière qui s’auto-alimentera et déterminera la centralité du traditionalisme dans le sunnisme, puis également dans le chiisme imamite.

 

 

 

 

 

La transcription littéraire

 

 

L’affirmation des hadîths dans la conception religieuse qui s’appellera par la suite sunnisme est liée aussi à des figure et à des événements historiques particuliers. L’équivalence de fait entre le Coran et la Sunna comme sources de la révélation fut théorisée et affirmée pour la première fois de façon accomplie par al-Shâfi‘î (m. 820), le fondateur éponyme de l’école juridique shâfi‘îte. Mais le triomphe définitif de cette vision du sunnisme se produisit au cours du IXe siècle, alors que la tentative des califes abbasides d’imposer comme doctrine officielle la théologie mu‘tazilite de caractère rationaliste fut défaite, ouvrant la voie aux traditionnalistes les plus convaincus, guidés par ceux qui, comme Ahmad ibn Hanbal (m. 855) soutenaient la primauté des hadîths dans tous les domaines de la vie des croyants et de la communauté. Jusque-là, ceux que l’on qualifiait de « gens des hadîths » (ahl al-hadîth) n’étaient que l’un des différents courants présents dans le monde islamique, et se trouvaient sur des positions opposées à celles des « gens de l’opinion personnelle » (ahl al-ra’y), beaucoup plus critiques envers l’autorité reconnue aux paroles de Mahomet.

 

 

L’évolution du IXe siècle, l’affrontement violent entre les différentes factions et la victoire finale des partisans de l’autorité des hadîths déterminèrent la définition du sunnisme tel que nous le connaissons aujourd’hui, au terme d’une âpre dispute avec les visions de type rationaliste ou influencées par le savoir grec.

 

 

Sans être directement provoquée par cette évolution, mais corrélée étroitement à la centralité des hadîths, le IXe siècle vit la naissance et le développement définitif de la transcription littéraire des dits de Mahomet, et leur organisation en œuvres de types différents. À côté de celles qui étaient ordonnées selon les noms des compagnons du Prophète qui les avaient transmises, et qui prenaient le titre de Musnad (dérivé du terme isnâd qui indique la chaîne des transmetteurs), on compila également des œuvres encyclopédiques qui recueillaient, en les ordonnant par thèmes, des dits de Mahomet et d’autres traditions attribuées à ses compagnons ou successeurs. Certaines d’entre elles, comme les Musannaf de ‘Abd al-Razzâq (m. 827) et Ibn Abî Shayba (m. 849) comprenaient plus de 20 000 traditions. Dans le même temps, les méthodes pour établir l’authenticité des hadîths, généralement fondées sur les chaînes de transmetteurs, s’affinèrent en un processus qui allait déboucher sur la rédaction des deux œuvres destinées à devenir les recueils canoniques par excellence : les Sahîh de al-Bukhârî (m. 870) et Muslim (m. 875), eux aussi ordonnés par thèmes et contenant – au nombre de quelques milliers – uniquement des dits de Mahomet.

 

 

 

 

 

Le problème de l’authenticité

 

 

Le problème de l’authenticité de la tradition prophétique unit et divise dans le même temps la critique musulmane et occidentale. Comme l’affirment les auteurs médiévaux eux-mêmes, la rédaction des recueils de hadîth fut menée en opérant une sélection parmi des centaines de milliers de dits attribués à Mahomet sur les thèmes les plus disparates qui circulaient à travers tout le monde islamique. Les témoignages historiques islamiques nous disent en effet que chaque dispute politique ou doctrinale s’exprimait à travers des paroles attribuées au prophète – dont bon nombre, par conséquent, étaient fausses. Les auteurs qui amorcèrent la phase littéraire sélectionnaient les dits en évaluant la plausibilité de leur contenu mais surtout la fiabilité des chaînes de transmetteurs. La critique occidentale, elle, a toujours eu des doutes sur la possibilité que les hadîths recueillis à partir du IXe siècle puissent refléter des paroles effectivement prononcées par Mahomet, et a généralement analysé l’apparition et la diffusion de certains hadîths et autres traditions comme le reflet de l’évolution du discours religieux et politique parmi les premières générations de musulmans, dont la circulation de certains hadîths serait le produit direct, et non inversement. Récemment, des méthodes d’analyse qui combinent l’étude des variantes du contenu et des chaînes de transmetteurs sont parvenues à reconstruire l’évolution du passage de la transmission orale aux premières rédactions écrites, théorisant la possibilité de remonter au moins jusqu’au VIIIe siècle environ dans la datation de certains hadîths.

 

 

Après la fin du IXe siècle, on continua à compiler des recueils de hadîths de différents genres, à côté de commentaires sur les plus anciens et du développement de genres parallèles, comme celui consacré à la « science des hommes », c’est-à-dire aux biographies des compagnons du Prophète Mahomet et des transmetteurs, ou encore du signalement des hadîths faibles et donc à rejeter – le tout en inventant une terminologie technique minutieuse pour en définir les typologies et particularités formelles. Des hadîths particuliers vinrent constituer, à côté des versets coraniques, le véhicule et la référence de spéculations théologiques et mystiques, ou d’analyses de type juridique, donnant naissance ainsi à des bibliothèques en tous genres.

 

 

Cette évolution, cette « construction » particulière du traditionalisme, est constitutive du sunnisme mais a eu aussi une certaine influence sur le chiisme imamite. À partir du Xe siècle, les chiites eux aussi rédigèrent leurs recueils des dits de Mahomet et des imams ses successeurs, avec la même méthodologie fondée sur la chaîne des transmetteurs, encore que selon des critères évidemment différents dans le choix des personnes de ceux utilisés par leurs rivaux sunnites. En réalité, beaucoup de ces hadîths chiites sont identiques ou semblables à ceux des sunnites, tout comme est semblable la centralité de la référence idéale au Prophète et à la génération de ses Compagnons.

 

 

Au cours de l’histoire médiévale de l’Islam, le rôle des hadîths se consolide et un corpus de textes dotés d’une autorité particulière vient se définir. Les œuvres de Bukhârî et Muslim seront suivies de celles de Ibn Maja (m. 887), Abû Dawûd (m. 889), al-Tirmidhî (m. 892), et al-Nasâ’î (m. 915), pour former les six recueils de hadîths considérés comme canoniques. Outre ceux-ci, de nombreuses œuvres furent écrites qui débattaient continuellement de toutes les traditions exclues ou utilisées dans des discussions juridiques, donnant naissance à une bibliothèque infinie de commentaires, gloses et analyses en tous genres sur les diverses disciplines de la science des hadîths. Cette situation se prolonge substantiellement jusqu’à l’époque moderne alors que dans le monde musulman s’ouvrent des lignes de réforme et de re-discussion de la tradition.

 

 

 

 

 

Le salafisme contemporain

 

 

Dans ce cadre, le courant qui accorde un rôle encore plus central aux hadîths acquiert une signification particulière. Cette ligne a une matrice hanbalite (une école juridique qui est particulièrement tributaire de la tradition et du texte au détriment de l’interprétation rationnelle, NdlR) qui passe par l’enseignement de Ibn Taymiyya (m. 1328), arrive à celui de Muhammad Ibn ‘Abd al-Wahhâb (m. 1792), fondateur de ce que l’on appelle le wahhabisme, et se reflète sur le mouvement d’origine indienne des Ahl-i Hadith et ensuite sur le salafisme contemporain. Selon cette perspective, les paroles du prophète Mahomet sont des clés d’interprétation et un motif d’inspiration de la vision du monde et du comportement du vrai croyant, et cultiver les sciences qui les concernent devient fondamental à côté du Coran.

 

 

Cette tendance, appelée aujourd’hui salafiste, qui est allée se consolidant au cours des dernières décennies, présente des aspects intéressant de relecture et de re-discussion des hadîths. Des auteurs comme Nâsir al-Dîn al-Albânî (m. 1999), qui ont écrit de nombreux ouvrages consacrés aux dits de Mahomet, ont repensé et réécrit des analyses sur l’authenticité et la signification des hadîths, parfois avec des résultats innovateurs par rapport à la tradition transmise dans les œuvres médiévales majeures. Toutefois les salafistes contemporains, suivant de près l’héritage hanbalite, restreignent souvent aux témoignages de cette école juridique et théologique leurs évaluations, et entrainent de ce fait une réduction progressive de ce qui, du témoignage médiéval, est acceptable dans l’élaboration du discours religieux.

 

 

Au cours de l’histoire moderne et contemporaine toutefois, d’autres tendances ont marqué l’histoire de la communauté islamique, avec des attitudes et comportements divers vis-à-vis des hadîths, tout en restant dans un cadre où les dits de Mahomet ont toujours conservé un rôle central et fondamental. Des tendances de signe contraire n’ont pas manqué non plus, comme celle que soutiennent les fauteurs de la centralité absolue de l’autorité du Coran qui ont cherché, dès le XIXe siècle, à soutenir le caractère unique et ultime du texte coranique et l’illégitimité du rôle réservé historiquement à la tradition prophétique. Des tendances de ce genre, souvent isolées, sont attestées aussi au cours du XXe siècle, encore que souvent sans grand succès. On peut inscrire par exemple sur cette même ligne les jugements critiques envers les contenus, même fantastiques, de certains dits attribués à Mahomet même dans les œuvres majeures. Célèbre en ce sens est un ouvrage (Lumières sur la sunna prophétique) de Abû Rayya (m. 1970), qui se montre fortement critique sur certains dits : mais son attaque a porté plutôt contre l’authenticité de certains hadîths, et par conséquent contre les critères qui l’ont déterminée, que contre les hadîths en soi. Il y a eu aussi d’autres positions critiques, même plus nuancées, qui ont senti la nécessité d’affronter de nouveau la question du rôle des hadîths à la lumière de la réalité moderne et également des critiques orientalistes, mais elles n’ont entamé que partiellement le rôle et le prestige que les paroles de Mahomet ont dans l’imaginaire religieux musulman.

 

 

Tout en étant donc marqués par des tendances et évaluations diverses, les hadîths maintiennent même dans l’Islam contemporain un rôle de premier plan. Les dits les plus célèbres et conservés dans les œuvres médiévales les plus prestigieuses jouissent d’une renommée comparable à celle de certains passages coraniques, et sont cités et utilisés dans tous les domaines. Aussi bien dans la discussion docte ou dans la production de nouveaux commentaires coraniques que dans la religiosité populaire, les paroles de Mahomet qui ont été transmises sont une référence incontournable pour chaque aspect de la vie des croyants et de la communauté. Les fortunes récentes du salafisme et les processus de ré-islamisation qui depuis des décennies traversent le monde islamique voient en première ligne les dits de Mahomet qu’ont transmis les œuvres classiques. Et c’est justement la connaissance des contenus de ces hadîths qui continue à jouer, à côté du texte coranique, un rôle identitaire central pour définir l’être musulman aujourd’hui.

 

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Pour citer cet article

 

Référence papier:

Roberto Tottoli, « Les dits du Prophète et les fortunes du salafisme », Oasis, année XII, n. 23, juillet 2016, pp. 73-79.

 

Référence électronique:

Roberto Tottoli, « Les dits du Prophète et les fortunes du salafisme », Oasis [En ligne], mis en ligne le 1 août 2016, URL: https://www.oasiscenter.eu/fr/les-dits-du-prophete-et-les-fortunes-du-salafisme.

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