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Asie

L’affaire Asia Bibi, symptomatique de la puissance des islamistes au Pakistan

Lahore, septembre 2018 : protestation contre la nomination d’un musulman Ahmadi au gouvernement [A M Syed / Shutterstock.com]

Les manifestations qui ont eu lieu après l’acquittement de la femme chrétienne ont mis en lumière l’influence de l’islamisme dans le pays. Les mouvements présents sur la scène politique pakistanaise

Dernière mise à jour: 23/01/2019 17:13:48

Le 31 octobre 2018, la Cour suprême pakistanaise ordonne la libération d’Asia Bibi, femme chrétienne et mère de famille, condamnée à mort, en 2010, pour blasphème, suite à une banale dispute villageoise. Néanmoins, la question est loin d’être réglée. Les autorités pakistanaises mettent quelques jours pour la sortir du couloir de la mort, ce pour l’emmener dans un lieu inconnu, où elle attend l’asile que quelques pays occidentaux, dont l’Allemagne, la France ou le Canada, semblent vouloir lui octroyer. Pourtant, son départ éventuel risque de provoquer une grave crise politique, car sa libération a suscité des manifestations violentes d’islamistes qui ont paralysé le pays pendant trois jours et contraint le gouvernement à accepter une requête en révision du jugement, qui, en outre, interdit à Asia Bibi de quitter le Pakistan.

 

 

Le paradoxe pakistanais : des islamistes peu nombreux mais puissants

 

L’affaire Asia Bibi, au-delà de son cadre juridique, illustre la montée en puissance, au Pakistan, des partis islamistes qui, même si boudés par les urnes et politiquement minoritaires, parviennent à imposer leur volonté à l’Etat. Par exemple, en 2017 ils obstruent les grands axes routiers de la capitale par des manifestations violentes pour contester un changement mineur de la Loi Électorale qui aurait permis à la minorité musulmane Ahmadie de participer aux élections législatives de 2018.[1] Même si le gouvernement s’engage à rectifier l’ « erreur », les islamistes poursuivent le dharna (sit-in) jusqu’à l’obtention, non seulement de la démission du Ministre de la Justice, Zahid Hamid, mais aussi de la relaxe de leurs partisans. Le bras de fer dure trois semaines. En général, les concessions minent l’autorité de l’Etat pakistanais qui peine à gérer le facteur islamiste.

 

 

Le paysage islamiste au Pakistan

 

De prime abord, il convient de distinguer les islamistes des djihadistes. Les premiers agissent généralement dans un cadre institutionnel. Ils sont souvent constitués en partis politiques avec des programmes et des membres, ils reconnaissent la légitimité de l’Etat pakistanais et acceptent le principe électoral comme la voie privilégiée d’accession au pouvoir. Les djihadistes, en revanche, sont constitués en groupes armés avec, pour les plus organisés, des ailes dédiées à la prédication. Ils ne reconnaissent pas la légitimité de l’Etat et ne participent en général pas non plus aux élections. Dans cette optique, la violence est la seule voie d’accès au pouvoir.

 

Les mouvements islamistes et djihadistes sont très nombreux au Pakistan. Il y a parmi eux des sunnites et des chiites. Les sunnites se divisent en trois groupes majeurs : les Barelvis, les Deobandis et les Ahl-e-Hadith auxquels s’ajoute la Jamaat-e-Islami, un parti politique qui ne fait référence à aucun groupe particulier.

 

Les trois premiers illustrent une fracture historique dans l’islam sunnite du sous-continent indien entre réformistes et non réformistes remontant à la période coloniale. Les Deobandis sont les premiers à fonder un mouvement religieux à Deoband, petit village non loin de Delhi, où en 1867 une petite école islamique inaugure ce qui deviendra l’un des plus vastes réseaux de madrasas en Asie du Sud. Aujourd’hui, au Pakistan, les Deobandis contrôlent plus de 60% des écoles coraniques, alors qu’ils ne représentent que 20% des musulmans sunnites. L’école deobandie est réformiste dans le sens où elle entend purifier l’islam des emprunts culturels hérités des Hindous, avec lesquels les musulmans ont cohabité des siècles durant, et des superstitions populaires liées habituellement aux dérives du soufisme, afin de le ramener à ses origines arabes. Cette lecture de l’islam conduit les Deobandis à une critique acerbe des autres musulmans, dont la majorité, hier comme aujourd’hui, adhère précisément à cet islam « syncrétique » qu’ils dénoncent avec force.

 

Le rejet de l’islam populaire est encore plus prononcé chez les Ahl-e-Hadith. Ce mouvement religieux, fondé vers 1860 par une noblesse musulmane déchue par la colonisation, va plus loin encore dans la réforme de l’islam. Ce ne sont pas seulement les dérives liées au soufisme qui sont condamnées mais le soufisme lui-même, considéré comme n’ayant aucune place en Islam. Les Ahl-e-Hadith n’approuvent pas non plus les quatre écoles juridiques de l’islam sunnite, depuis que la primauté du Coran et des hadîths (faits et dires du Prophète) est pour eux absolue. Elitiste, du moins à ses débuts, ce mouvement compte peu d’adeptes au Pakistan. Seuls 10% des musulmans adhéreraient à cette lecture ultra rigoriste de l’islam. Les Ahl-e-Hadith représentent le courant salafiste du Pakistan.

 

Pour protéger leurs traditions et rites ancestrales des attaques et des critiques des Deobandis et des Ahl-e-Hadith, les partisans de l’islam populaire/soufie fondent, à leur tour, un mouvement religieux à Bareilly, un village dans les alentours de Delhi qui donne son nom au mouvement des Barelvis à la fin du XIXe siècle. Anti-réformistes, ces derniers entendent préserver l’islam tel qu’il est pratiqué dans le sous-continent indien et non tel qu’il était à sa naissance en Arabie au VIIe siècle. Ils sacralisent le Prophète et vouent une dévotion sans borne à ses descendants. Certains d’entre eux, érigés en saints, selon les croyances des Barelvis, seraient dotés de facultés surnaturelles leur permettant, morts comme vivants, d’exaucer les vœux des hommes et d’intercéder en leur faveur auprès de Dieu, ici-bas mais aussi au Jour du Jugement Dernier. Un ensemble de rituels sont menés autour des tombeaux de ces saints, souvent fondateurs ou membres éminents de grandes confréries, dont les anniversaires (urs) sont fêtés avec beaucoup de ferveur religieuse. Les musulmans barelvis, majoritaires au Pakistan, constituent plus de 60% des sunnites du pays. Les Deobandis et les Ahl-e-Hadith dénoncent leurs croyances estimant que le culte est exclusivement réservée à Dieu, Seul pourvoyeur de biens matériels et immatériels et Seul habilité à sauver les âmes, une prérogative qui ne saurait souffrir d’interférences humaines même prophétiques. Ainsi, en reconnaissant des pouvoirs divins au saints, les Barelvis se rendent coupables de shirk (le fait d’associer quelqu’un à Dieu), pêché ultime, surtout pour les Ahl-e-Hadith.

 

 

Un chiisme également divisé

 

Si le sunnisme est fracturé, le chiisme pakistanais n’est pas non plus très homogène. Il se divise essentiellement entre les duodécimains et les ismaéliens, même si chaque groupe compte de nombreux sous-groupes plus marginaux. Politiquement, ce sont les duodécimains qui sont les plus organisés. Les chiites représentent entre 15 à 20% des musulmans pakistanais.

 

 

Les principaux partis islamistes du Pakistan

 

Les partis islamistes et les mouvements djihadistes, qui sévissent actuellement au Pakistan, se structurent autour des grandes fractures historiques du sunnisme. Les partis deobandis, ahl-e-hadith et barelvis ne sont toutefois pas des groupes monolithes. Si la question de la légitimité à représenter l’islam les opposent dans les champ social, politique et idéologique, les rivalités intra-groupes sont féroces et tournent souvent autour des questions de leadership et de contrôle des mosquées, des madrasas et des sociétés de prédication ainsi que des revenus qu’elles génèrent.

 

Malgré l’existence d’une pluralité d’institutions dont beaucoup sont issus de scissions depuis les années 1980, sur le plan politique les Deobandis opèrent surtout à travers la Jamiat-Ulema-i-Islam (JUI). Le parti politique le plus significatif pour les Ahl-e-Hadith est le Markazi Jamiat Ahl-e-Hadith (MJAH) tandis que les Barelvis sont actifs au sein de la Jamiat-Ulema-i-Pakistan (JUP). La représentation des chiites quant à elle est assurée par la Tehrik-e-Jafaria Pakistan (TJP). Il est important de garder à l’esprit que tous ces formations sont des partis d’oulémas, c’est-à-dire qu’ils ont été fondés et dirigés par des religieux.

 

À l’inverse, la Jamaat-e-Islami n’a jamais été entre les mains des oulémas. Son fondateur Sayyid Abul Ala Mawdudi (1903-1979) est l’un des grands théoriciens de l’islam politique. La direction et les membres de ce parti ne tiennent pas les mollahs en grand estime, voire les jugent responsables du déclin du monde musulman. Les Jamaatis privilégient l’apprentissage des sciences modernes au même titre que les sciences religieuses. Ils estiment par ailleurs que la direction du monde musulman ne doit pas être confiée aux oulémas dont l’obscurantisme est précisément ce qui a conduit les musulmans à leur perte. La Jamaat-e-Islami ne revendique aucun particularisme identitaire. Le parti se place au-dessus de la mêlée et arbore une approche non sectaire y compris à l’égard des chiites, même si des critiques à leur égard ne sont pas à exclure. Mais ce qui le distingue davantage des partis d’oulémas c’est la sacralisation du politique. En effet, Mawdudi estime que la foi seule ne suffit plus. Une implication dans l’espace public est essentielle au salut de l’âme. Le croyant doit œuvrer et militer en faveur d’un ordre islamique devant aboutir à l’avènement d’un Etat islamique. Le militantisme politique est élevé au rang de devoir religieux, au même titre que la prière ou le jeûne. Idéologiquement, la Jamaat-e-Islami est proche des Frères Musulmans qui opèrent dans le monde arabe. Toutefois, contrairement à son homologue, son approche élitiste et ses critères de recrutement limitent le nombre de ses membres et partisans.

 

Si tous ces partis islamistes œuvrent pour l’application de la charia et l’instauration d’un Etat islamique, ils divergent tant sur son interprétation que sur les contours de cet ordre politique islamique qu’ils entendent un jour instaurer au Pakistan. En attendant cette concrétisation, peu probable dans le contexte pakistanais, les partis islamistes se disputent le marché politique qui ne leur réserve toutefois qu’une place limitée. A l’exception d’un score de 11% obtenu en 2002 par le biais d’une alliance politique (Muttahida Majlis-e-Amal), jamais les partis islamistes ne sont parvenus à convaincre les électeurs.

islamisti asia bibi.jpgLahore, novembre 2018 : manifestation pour l'exécution de Asia Bibi [A M Syed / Shutterstock.com]

 

Des acteurs politiques avec lesquels il faut compter

 

Pourtant, même si dénigrés par les urnes, ces partis n’en sont pas moins influents. D’abord parce que malgré tout ils disposent de quelques sièges au Parlement fédéral, leur présence étant toutefois plus prononcée au niveau provincial. Ensuite, ils ont réussi à s’implanter au sein des structures étatiques surtout sous les dictatures militaires de 1977-1988 et de 1999-2008. Ils ont aussi tissé des liens avec l’armée, sous la supervision et avec la collaboration de laquelle ils ont mené le djihad contre les Soviétiques en Afghanistan (1979-1989). C’est à cette époque d’ailleurs que ces partis ont aidé à la formation de mouvements djihadistes qui, depuis, mettent le pays à feu et à sang. Les islamistes disposent par ailleurs d’un vaste arsenal de moyens dissuasifs dont les plus conséquents sont les incitations à la haine, qui ont par le passé conduit des fanatiques à se livrer à des assassinats ciblés, mais aussi et surtout les mobilisations de rue, susceptibles de paralyser la vie socio-économique du pays et de causer ainsi un préjudice important au gouvernement. Les islamistes sont donc craints par le politique.

 

 

Le blasphème : nouveau terreau du radicalisme islamiste

 

Concurrents et antagonistes, ces partis sont solidaires sur des questions islamiques majeures. Le blasphème en est une. Tous les partis islamistes, sunnites comme chiites, condamnent le blasphème et légitiment la peine de mort pour un tel « crime ». Pourtant, ce ne sont pas ces partis qui sont à l’origine des récents troubles qui entourent l’affaire Asia Bibi.

 

Le mouvement le plus actif sur cette question est un nouveau venu dans la sphère politique, le Tehreek-e-Labaik Ya Rasulallah Pakistan (LTYRP). Fondé par un petit mollah répondant au nom de Khadim Hussain Rizvi, ce mouvement barelvi, encore marginal il y a peu, entend préserver l’honneur du Prophète en pourchassant les hérétiques jusqu’ à la mort. Sous ses prêches, le lynchage des « impies » s’est multiplié de manière exponentielle. Le mouvement a récemment donné naissance à un parti politique, le Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP) qui crée la surprise aux élections législatives de 2018 en obtenant deux sièges à l’Assemblée provincial du Sind, un exploit pour une première participation électoral.

 

Depuis l’annonce de la libération d’Asia Bibi, c’est ce mouvement qui appelle à son assassinat, à celui des juges qui l’ont innocenté et à une mutinerie dans l’armée. Pour le moment, Khadim Rizvi est sous mandat d’arrêt pour rébellion et terrorisme. Toutefois, il est peu probable que cette arrestation freine les ardeurs meurtrières de ses partisans. Plus que jamais la question islamiste empoisonne la vie sociale et politique du Pakistan.

 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité les auteurs et ne reflètent pas nécessairement la position de la Fondation Internationale Oasis

Notes

[1] Au Pakistan, les Ahmadis sont considérés comme hérétiques parce-que leur fondateur, Mirza Ghulam Ahmad (1835-1908), se revendiquait prophète, suggérant ainsi que le cycle de la prophétie n’était pas clos avec Muhammad

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