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Islam

Interprétations en conflit

« C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau », chantait Gavroche, le gamin des Misérables de Victor Hugo. À l’ère de la fin des « grands récits », où « le djihad est la seule cause sur le marché »1, il arrive plus facilement d’entendre que c’est la faute au Coran.

La violence sectaire, le terrorisme international, les persécutions des minorités : pour certains, tout pourrait être ramené à la lettre même du texte sacré de l’Islam. Et l’État Islamique2, avec sa propagande farcie de références à la « parole de Dieu » ou aux dits du Prophète, ne ferait que confirmer cette thèse.

 

 

Discours controversés, et non dépourvus d’intentions polémiques. Nous avons en tout état de cause décidé de nous y mesurer, en consacrant ce numéro d’Oasis précisément au Coran. Toutefois, plutôt que d’affronter directement le thème du rapport entre religion et violence, déjà traité dans un numéro précédent3, ou nous attarder sur une observation « statique » des contenus du Texte, nous avons préféré nous interroger sur la « dynamique » du rapport entre les musulmans et leurs Écritures, et par conséquent sur les manières dont ils les lisent et les ont lues au fil des siècles. Notre objectif n’est pas d’administrer des absolutions ou des condamnations. Nous sommes du reste bien conscients que la question de la violence fondamentaliste ne peut être réduite à la dimension des contenus textuels, mais qu’elle s’entrecroise avec des facteurs sociaux, politiques et économiques. Si nous nous sommes engagés dans cette réflexion, c’est aussi parce que certaines questions affleurent avant tout de l’intérieur même des sociétés musulmanes. Dans un document de janvier 2015, par exemple, un groupe d’importants intellectuels « laïcs issus du monde islamique », écrivait que « Le monde est en train de vivre une guerre déclenchée par des individus et des groupes qui se réclament de l’islam. […] Aujourd’hui, la réponse à cette guerre ne consiste pas à dire que l’islam n’est pas cela. Car c’est bien au nom d’une certaine lecture de l’islam que ces actes sont commis. Non, la réponse consiste à reconnaître et affirmer l’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes que contient la tradition musulmane. Et à en tirer les conclusions.4»

 

 

C’est dans cette perspective que s’inscrit, dans l’article qui ouvre ce numéro, Abdullah Saeed : pour lui, une approche contextuelle du Coran offre une interprétation plus appropriée des versets qui posent aujourd’hui des problèmes particuliers pour leur application. Mais il serait simpliste de limiter le problème de l’interprétation à l’opposition entre passé et présent. Comme le montre Mohammed Benkheira, dès le début de l’Islam, « le but d’un commentaire coranique n’est pas tant d’expliquer le Coran, mais de permettre à une génération dans une région donnée de s’approprier son interprétation ». Et les interprétations ne varient pas seulement selon l’espace et le temps, mais aussi en raison de la pluralité interne à l’Islam. Ainsi, le chiisme, dont Mathieu Terrier évoque la vocation herméneutique, se distingue par le rôle qu’assume l’imam, le seul à pouvoir faire « parler » un Texte qui, sans cela, resterait muet. Du côté sunnite, c’est en revanche surtout le soufisme qui donne naissance à une longue tradition d’interprétation spirituelle, thème qu’approfondit Denis Gril.

 

 

Et puis il y a les lectures fondamentalistes. Comme l’écrit Michel Cuypers, elles se nourrissent d’une interprétation littéraliste du texte, laquelle à son tour s’appuie sur la théorie de l’abrogation, selon laquelle les versets les plus conciliant seraient abrogés par d’autres, successifs, plus intransigeants. Toutefois, une analyse plus affinée des passages du Coran sur lesquels une telle théorie se fonde en révèle le manque substantiel de fondement. C’est également d’interprétations fondamentalistes, en particulier salafistes-djihadistes, que s’occupe Joas Wagemakers, en proposant une comparaison entre deux différentes explications de deux versets du Coran utilisés par l’État Islamique pour justifier la décapitation du journaliste américain James Foley. Il en ressort ainsi que « les lectures salafistes des sources ne sont pas aussi claires qu’elles pourraient le sembler ». L’article de Chiara Pellegrino sur l’exégèse scientifique, discipline récente aux résultats discutables, qui vise à mettre en évidence la correspondance entre le contenu de l’Écriture et les découvertes de la science, montre bien combien sont variés les us, et les abus, du Coran. La définition des contenus de l’Islam ne se joue pas toutefois seulement au niveau du texte coranique, mais met en cause la conservation de la mémoire de ce qu’a dit et fait le Prophète, comme le rappelle Roberto Tottoli.

 

 

Nous ne pouvions laisser de côté la question politique. Depuis des dizaines d’années, les islamistes affirment que du Coran dériverait l’obligation d’instituer un système précis de gouvernement, qu’ils identifient comme « État islamique » ou comme « califat ». Ridwan al-Sayyid constate que « la plupart des musulmans de toutes les époques n’ont jamais été soumis à l’autorité d’un calife » et que « le discours sur l’ “État islamique” est une idéologie récente ». La question toutefois est peut-être plus complexe, et concerne le paradoxe sur lequel repose, déjà dans les textes fondateurs, le rapport entre politique et religion dans l’Islam, qui, explique Leïla Babès, veut en même temps l’instauration d’un ordre divin tout en dévaluant le pouvoir des hommes qui s’auto-investissent de la mission de le réaliser.

 

 

Fidélité au passé ou courage de l’innovation, exégèse littérale ou attention au contexte, interprétations politiques ou lectures spirituelles : les tensions qui traversent aujourd’hui le champ de l’herméneutique coranique ne sont pas au fond si nouvelles, ni ne se résolvent dans la dialectique tradition-modernité. Pour s’en assurer, il suffit d’aller à la section des classiques. Le savant Jalâl al-Dîn Suyûtî, qui, écrit Martino Diez, « illustre de façon exemplaire l’approche traditionnelle du livre sacré de l’Islam », se veut un rénovateur et a été peut-être plus hardi que beaucoup d’interprètes actuels. À une époque plus récente, des exégètes modernes comme Muhammad ‘Abduh, Rashîd Ridâ et surtout Sayyid Qutb, pour se libérer des filets de la tradition, ont ouvert la voie aux lectures politiques, voire violentes, tandis que le savant égyptien Abû Zayd est passé pour révolutionnaire et a été condamné pour apostasie, alors qu’il s’inspirait de la leçon des auteurs médiévaux.

 

 

Les écritures islamiques se trouvent en somme au cœur d’un véritable conflit des interprétations qui contribue, certainement de manière non exclusive, aux convulsions de l’Islam contemporain. Il n’est pas dit que ce conflit doive se résoudre nécessairement en un sens fondamentaliste. Le cas de l’Indonésie, le pays musulman le plus peuplé du monde que raconte le reportage de Rolla Scolari, nous dit non seulement que la partie reste ouverte, mais que les mouvements extrémistes peuvent être contrés. Et en lisant le même Coran dont ces mouvements prétendent s’inspirer.

 

 

 

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1 L’expression est d’Olivier Roy. Voir par exemple Catherine Calvet et Anastasia Vécrin, Olivier Roy: «Le jihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché», «Libération», 3 octobre 2014

 

2 Dans ce numéro nous écrivons État Islamique pour indiquer l’organisation djihadiste et État islamique pour indiquer le projet politique visant à instaurer un État sur des bases religieuses

 

3 Violence sacrée? Religions entre guerre et réconciliation, « Oasis » 20 (2014)

 

4 Déclaration de laïcs issus du monde islamique, 15 janvier 2015

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